Dans quelle ville du monde se déplace-t-on le plus facilement, et sans crainte, à vélo ? Où sont les infrastructures les plus efficaces ? Où compte-t-on le plus de personnes se rendant au travail en pédalant ? Quelle municipalité a consenti le plus d’efforts pour parvenir à cet objectif ? Un classement mondial des « capitales du vélo », alors que la bicyclette vient de fêter ses 200 ans, serait difficile à établir, pour de nombreuses raisons. Les données sont éparses, ne sont pas comparables d’une ville à l’autre ni d’un pays à l’autre, et on peut débattre sans fin des indicateurs à privilégier. Une ville où la proportion de trajets à vélo stagne à un haut niveau mérite-t-elle un meilleur classement que sa voisine, encore peu cyclable mais qui fournit beaucoup d’efforts ?

Palmarès tous les deux ans. Cette complexité n’empêche pas le consultant danois Mikael Colville-Andersen, dirigeant de la société Copenhagenize Design Company, de publier, tous les deux ans, un « top 20 » mondial. Pas juste un article pour saluer les performances de telle ville, mais un palmarès global. Cet index 2017 (ici), qui porte le nom de sa société, a été rendu public le 14 juin dans le cadre du congrès mondial du vélo Velocity à Nimègue, aux Pays-Bas. Il place Copenhague, la ville où vit et travaille le consultant, en tête du classement, comme en 2015.

Quatre villes françaises dans le classement. Sur les deux autres marches du podium, on trouve Utrecht (orthographiée « Utretch »), ville universitaire des Pays-Bas, puis Amsterdam, capitale du même pays. En quatrième position, surprise, voici une première ville française, Strasbourg, une ville que M. Colville-Andersen présente comme étant « en ce moment l’un de ses clients ». La capitale alsacienne est suivie par trois autres villes hexagonales, Bordeaux (en sixième position, qui gagne deux places), Paris (13e, +4) et Nantes (16e, -7).  Les élus des villes promues ont repris le classement à leur compte, avec plus ou moins de distance. On observe en revanche un silence gêné à Nantes, qui connaît une forte dégringolade dans le classement.

Mais pourquoi ces villes? La France ne se distingue pas vraiment, en Europe, pour avoir embrassé avec entrain la culture cyclable ces dernières années. Strasbourg et Bordeaux mènent certes des politiques continues et courageuses depuis respectivement 40 ans et 20 ans en faveur des déplacements à vélo, mais on peut constater des efforts au moins aussi massifs à Munster (Allemagne), Zurich (Suisse) ou Oslo.

A Bordeaux, le palmarès Copenhagenize félicite déjà la ville pour un « plan vélo métropolitain » qui ne s’appliquera qu’en 2020. A Paris, où M. Colville-Andersen dénonce le projet de piste cyclable au milieu des Champs-Élysées, la politique cyclable demeure poussive. Le « plan vélo » voté en 2015 affiche près de deux ans de retard, la Ville – avec le soutien tacite de la Préfecture de police – favorise toujours les deux-roues motorisés au détriment du vélo, et le dernier indicateur sérieux disponible, le bilan des déplacements pour 2015 (à télécharger ici, page 14), montre une stagnation du nombre des trajets à bicyclette.

Méthodologie. Dans la page où apparaît sa méthodologie, le consultant répond à ce type d’objection : « Comment ça, je vis dans telle ville, et elle n’est aucunement pro-vélo ! » La réponse prend un tour ironique : « OK, merci pour l’info. Un classement fiable implique de ne pas tenir compte des perceptions personnelles, souvent conduites par de vives émotions ». Et puis, « personne ne dit que vous devez être d’accord avec nous ».

Soit. Mais dans le cas des villes françaises, justement, il existe des critères chiffrés qui ne relèvent pas des « impressions personnelles ». En janvier 2017, l’Insee a ainsi publié les résultats du recensement de 2015, dont l’une des questions portait sur le mode de déplacement le plus fréquent pour se rendre au travail. Ce sont des données objectives. Strasbourg et Bordeaux arrivent respectivement en 1e et 3e position, mais Paris se noie dans les profondeurs du classement, loin derrière Nantes (détails ici). L’index Copenhagenize ne prend en compte ce chiffre que pour Strasbourg.

Palmarès concurrents. D’autres manières d’établir des classements existent pourtant. En France, les enquêtes ménage-déplacement mesurent depuis longtemps la part modale de chaque moyen de transport. On retrouve ces enquêtes, ainsi que des équivalents réalisés en Europe, sur ce site. La Fédération européenne des cyclistes publie un classement des pays européens, à partir de données quantifiables. En Allemagne, l’association pro-vélo ADFC effectue tous les deux ans le « Fahrradklimatest », un palmarès établi à l’aide des usagers eux-mêmes, invités à remplir un questionnaire sur leur propre ville. C’est bien entendu subjectif, et les usagers ont tendance à devenir plus exigeants dans une ville où ils se sentent bien lotis. Mais enfin, ce sont des questions précises et des réponses de milliers de personnes, pas simplement le feeling d’un consultant. Ni celui d’un journaliste, d’ailleurs.

A ces interrogations, pas plus qu’à d’autres, la représentante de M. Colville-Andersen en Belgique, l’urbaniste Clotilde Imbert, n’a pas daigné répondre. Elle se borne à indiquer, dans un court mail, que « les 14 critères utilisés pour l’évaluation des villes sont décrits sur le site Internet » et précise que « l’index Copenhagenize est une activité non-rémunérée. Aucun sponsor ou aucune ville ne sont parties prenantes ».

Copenhague vs. Amsterdam. Sur son site, M. Colville-Andersen répond en revanche, toujours sur un ton ironique, à ceux qui lui reprocheraient de placer Copenhague en tête, alors qu’il est lui-même habitant et chef d’entreprise dans cette ville. « Vous avez sans doute dit ça avec un accent néerlandais, n’est-ce pas ? C’est drôle, on ne vous a pas entendu quand Amsterdam était numéro 1, dans deux classements consécutifs. Heureusement, le nom de notre société n’intervient aucunement dans le classement, puisque nous sommes des professionnels ».

Professionnel ou pas, Copenhagenize détaille peu ses « 14 critères » qui déterminent la « cyclabibilité » des villes étudiées. Cette liste présente toutefois l’avantage de montrer qu’une ville ne se juge pas seulement à sa part modale. Le « gender gap », décalage entre la pratique par les hommes et les femmes, est ainsi un critère essentiel. Plus les femmes se sentent à l’aise à vélo, et pas seulement les hommes, plus il y a de chances pour que le vélo acquière une légitimité. Mais comment prendre en compte ce décalage si on ne s’appuie pas sur les statistiques existantes ?

Ni Bruxelles, ni Grenoble. Enfin, la liste des villes lauréates étonne également. Copenhagenize se refuse à diffuser la liste complète. Bruxelles, qui a doublé la part du vélo en quelques années, ou les villes polonaises, qui cherchent à limiter la congestion automobile en encourageant la bicyclette, auraient peut-être pu être mentionnées. Ou pas. En l’absence de critères fiables, on ne sait pas. On ne saura pas non plus pourquoi Grenoble, où l’équipe municipale affiche depuis 3 ans un engagement sans faille en faveur du vélo, ne figure pas dans le classement.

Ce palmarès, aussi léger soit-il, permet malgré tout une certaine émulation entre les villes. En janvier, la publication des chiffres de l’Insee, plaçant Strasbourg en tête, avec 16% des trajets domicile-travail à vélo, devant Grenoble, à 15,2%, a remué en Alsace. A Strasbourg, on avait eu chaud.

Olivier Razemon (l’actu sur Twitter, des nouvelles du blog sur Facebook et des pictogrammes sur Instagram).

PS: sur ce blog, j’ai publié, en juillet dernier, un palmarès des gares les plus belles de France. Mais c’était délibérément un classement subjectif et annoncé comme tel. OR